La Chine de l'envers
Bienvenue dans le Fujian ! Et non je ne fais pas campagne pour Eva Joly même si cette photo pourrait le laisser croire ! Voici le récit de mes tribulations dans la Chine profonde au cours d'un week-end prolongé.
LE FUJIAN
C'est où le Fujian ? Au nord-est de la province du Guangdong (région de Canton) qui entoure Hong Kong, c'est-à-dire en face de Taïwan. Les habitants du Fujian ont une origine commune avec ceux de Taïwan. Le dialecte local s'appelle d'ailleurs communément le "taïwanais".
Le Fujian est une province montagneuse à l'image de la Chine. Le littoral a bénéficié d'un développement rapide au cours des trois dernières décennies. La ville de Xiamen (2e ville de la province en terme d'habitants) où je suis arrivé est l'une des quatre premières zones économiques spéciales ouverte aux investissements étrangers dès 1979, conformément à la politique engagée par Deng Xiaoping. Les aménagements urbains sont nombreux, des tours plutôt haut de gamme poussent comme des champignons afin de loger la nouvelle classe moyenne chinoise. En revanche l'arrière pays, par son isolement, a conservé ses traditions. Pour reprendre une formulation utilisée habituellement pour la géographie du Japon, on peut parler de "Chine de l'envers", rurale, relativement en marge du développement, pauvre, par opposition à une "Chine de l'endroit", urbaine, économiquement extravertie et marquée par l'émergence d'une classe sociale de consommateurs.
DES CHINOIS EN COREE
J'ai eu la chance au cours de mon premier semestre à Séoul de me lier d'amitié avec des chinois. En effet, si le nombre de chinois en échange à l'université de Séoul est important (grosso modo 40% contre 50% "d'occidentaux" et 10% de japonais), il n'est pas si simple de s'en faire des amis. J'ai en effet observé dès mes premières semaines à l'université une séparation de fait entre chinois et "occidentaux" qui entraîne une raréfaction des échanges entre ces deux groupes. Celle-ci ne provient aucunement de quelque sentiment malsain mais de raisons tout à fait compréhensibles :
- Une tendance à s'assimiler à "son groupe". Combien de fois ai-je entendu que l'on revenait toujours vers des français lorsque l'on était à l'étanger ? Je dois reconnaître que c'est plutôt vrai...
- Des différences culturelles importantes pouvant aboutir à une certaine incompréhension. J'ai rencontré de nombreux "occidentaux" et chinois dans l'incapacité à dépasser ce "mur culturel". Combien de fois ai-je entendu : "Les chinois sont trop timides, ils ne sortent pas beaucoup, c'est impossible de discuter avec eux, etc."
Au-delà de ces remarques générales relevant d'un ethnocentrisme que je crois normal (mais plus ou moins marqué selon les personnes), il existe des manifestations de différences culturelles ayant des conséquences concrètes dans la vie quotidienne et qui aboutissent à une raréfaction des échanges :
- On ne mange généralement pas la même chose et pas à la même heure.
- Les aspirations aux loisirs sont différentes.
- On ne suit pas forcément les mêmes cours, ce qui est normal vu le nombre d'étudiants, mais la séparation est ici plus marquée. Il existe par exemple un cours de coréen en anglais pour les européens et américains et un cours en langue chinoise pour les chinois.
- Le niveau de vie des étudiants occidentaux est généralement très élevé par rapport à celui des chinois, pour qui la Corée est pays cher. Il s'agit sans doute de l'une des raisons majeures à ce phénomène de raréfaction des échanges. En effet, le consommateur chinois est bien différent du consommateur occidental ce qui entraîne un processus de socialisation tout à fait différent : l'un va souvent au restaurant avec ses amis, l'autre toujours à la cantine etc...
Bref, ces remarques sont assez banales mais je tenais à effectuer cette précision en guise d'introduction.
SU
Lorsque je lui ai appris que j'allais faire un stage à Hong Kong, mon ami Su m'a imméditement proposé de venir visiter son village natal dans le Fujian. La période est bien choisie, il s'agit du Nouvel An chinois, là où les familles éparpillées aux quatre coins de la Chine se rassemblent.
Mais surtout en y allant quelques jours après le Nouvel An stricto sensu, j'ai pu assister à la "fête de la famille Su", une fête traditionnelle mêlant bouddhisme, taoisme et confucianisme. Une fois sur place, j'appris que tout le monde dans le village avait pour nom de famille "Su" et que les habitants des villages alentours aussi. En fait, c'était la fête annuelle du village.
Ce voyage fut mon premier en Chine continentale et sans doute l'un des plus enrichissant que j'ai effectué malgré sa brièveté (du vendredi 27 janvier au lundi 30 janvier). Au-delà de Pékin, Shanghai, Canton voire Hong Kong, je souhaitais voir celle que j'appelle la "vraie Chine" : rurale, traditionnelle et isolée. La Chine moderne, celle que nous présente sans cesse les médias et les autorités chinoises (rappelez-vous de la cérémonie d'ouveture des JO), n'a à mes yeux pas le même attrait. Ce sentiment n'a fait que se renforcer après ma visite de Canton.
Mais reprenons le fil des évènements. Disposant de quelques jours de congés, je pose mon vendredi et mon lundi pour aller rendre visite à mon ami. Mes tribulations débutent donc par un passage de frontière entre Hong Kong et la Chine continentale, les vols pour le Fujian étant moins chers depuis Shenzhen que depuis Hong Kong. Quoi une frontière ? Mais n'est-ce pas le même pays depuis le départ des anglais en 1997 ? Si bien sûr mais comme je l'ai déjà évoqué dans un précédent billet, Hong Kong garde une grande autonomie vis-à-vis de Pékin. Il y a ainsi une vraie frontière entre ces deux "territoires". Si les hongkongais n'ont guère de problème pour aller en Chine, les chinois du continent sont eux sévèrement filtrés à la frontière. Hong Kong est un eldorado et les autorités hongkongaises ne souhaitent pas accueillir un nombre trop important "d'immigrés chinois". Quel paradoxe pour un seul et même pays !
L'ARRIVEE
Prenant mon avion à Shenzhen, j'arrive après une heure de vol à Xiamen, dans le Fujian. Cette ville m'est apparue moderne, développée, propre (eh oui). Je sais qu'il n'y a pas de photos mais cet article en compte déjà 41. Je pense que cela est suffisant.
Après plus de trois heures d'une route serpentant entre les montagnes, j'arrive au village de mon ami. Il y a peu de lumières. Sa maison (ou plutôt celle de sa grand-mère) est traditionnelle. Celle-ci est organisée autour d'une "cour" centrale. On ne peut parler de pièce puisque celle-ci n'est pas couverte. Le mobilier est sommaire. Il n'y a ni salle de bains ni toilettes. Les seules toilettes "modernes" sont publiques. Il y a l'électricité et au moins un point d'eau courante dans les maisons. Un cadre local du parti m'a expliqué avec enthousiasme qu'une ligne internet était en projet dans la région.
LE VILLAGE ET LA PREPARATION DES FESTIVITES :
Le lendemain matin, c'est le branle-bas de combat ! Apparemment les préparatifs commencèrent avant l'aube, dès 4h du matin. Il s'agit de tuer le cochon, de préparer le repas du matin (il y en aura trois dans la journée) et d'aller chercher les bouddhas dans un autre village "Su" à proximité. Je reste dans mon lit (qui n'est pas douillet) jusqu'à 6h.
Le village est isolé, très isolé. La grand-mère de mon ami, visiblement ravie de m'accueillir, me dit qu'elle n'a pas vu d'étranger depuis "l'époque du Kuomintang". Cela signifie qu'elle n'a pas vu d'étranger depuis 1949... "Sauf à la télé bien sûr" ajoute-t-elle !
Les différentes familles (toutes "Su" donc) apportent chacun un cochon et éventuellement une chèvre. Mon ami m'explique que traditionnellement en Chine, les hommes restent dans leur village et vont chercher des épouses ailleurs, d'où cette homogénéité des noms de famille. Avec l'exode rural important que vit la Chine aujourd'hui, tout ceci est en train de changer.
L'isolement du village pousse en effet les jeunes générations à partir. D'abord pour trouver un emploi mais aussi pour faire des études. Les jeunes partent donc de plus en plus tôt. Mon ami est né ici mais a quitté le village avec ses parents à l'âge de sept ans. Il a ensuite poursuivi ses études à Wuhan, grande ville du centre de la Chine. Il s'agit sans doute de la dernière génération de sa famille né dans ce village. Son neveu et sa nièce, 4 ans et 3 ans, sont nés dans une grande ville du centre de la Chine, bien loin du village familial.
L'agriculture ne semble guère avoir évolué. Les parcelles sont petites et l'on y pratique une polyculture vivrière.
Toute la matinée, on entend les cris des cochons et les pétards de la nouvelle année.
Présentations des offrandes aux bouddhas. Rassurez-vous les bouddhas ne mangent pas la chair de l'animal... qui est réservée aux hommes.
Arrivée des bouddhas dans le village.
Arrivée de la procession avec les bouddhas dans ce que l'on pourrait appeler la salle des fêtes. Vous ne verrez pas de photos de la cérémonie en tant que telle car je n'ai pas été autorisé à en prendre. Il s'agit en fait d'honorer les ancêtres de la famille.
Rizière.
Vue du village.
Plantations de thé.
Montagnes du Fujian.
Le thé est une ressource très importante pour le village et sa région. La plupart des familles vivent de sa production et surtout de sa vente, bien plus lucrative.
LES GENS, LES ENFANTS :
CUISINE ET THE :
Autant le préciser d'avance, je ne suis pas un amateur de cuisine chinoise. Je me permets cette affirmation générale en connaissance de cause. J'ai en effet testé de nombreuses spécialités de différentes provinces chinoises au cours du mois de janvier et je n'ai globalement guère été satisfait. Ce que j'ai mangé au village de mon ami était sans doute ce qu'il y avait de meilleur. Le thé, produit localement, était excellent.
Collation habituelle : thé et kumquat (ou mandarine).
Les hommes préparent la viande.
Chef cuisinier au travail.
La cuisine est le domaine des femmes. Il n'y a de chef cuisinier que pour les grandes occasions.
Petit-déjeuner à base de riz et de viande de lapin.
ENVIRONNEMENT :
Je me contente de deux photos, mais il y aurait encore beacoup à montrer concernant les questions d'environnement...
"Il y a bien des poubelles et un ramassage des ordures régulier" m'explique mon ami, "mais les gens n'ont reçu aucune éducation concernant la gestion des ordures et de l'environnement". Je ne pouvais en effet passer sous silence le retard énorme de cette Chine profonde concernant certaines questions d'environnement et d'hygiène. Le jour de mon départ, après la fête de la veille qui avait été l'occasion d'un grand repas dans la maison, j'ai été consterné de voir la tante et la soeur de mon ami jeter les ordures par dessus le muret bordant la maison. Les plastiques s'entassent... "Oui je sais c'est sale" me dit mon ami un peu gêné. "Les gens doivent être davantage sensibilisés à ces questions", ajoute-t-il.
VILLE DE QUANZHOU :
Quanzhou, 200.000 habitants, est une petite ville à l'échelle de la Chine. Elle a néanmoins un certain charme.
Ici ce n'est pas KFC mais KCF !
Temple durant la période du Nouvel An.
Que nous réserve l'avenir ?
L'encens pique les yeux !
Vue extérieure du temple.
Sanctuaire confucianiste.
Rue commerçante.
Deuxième temple.
Bouddhiste mélomane.
Prière du lundi matin.
"Amito ! Amito ! Amito !"
Aucune idée de ce que ça signifie mais je suppose que le chef-doyen des moines du temple m'a béni (enfin un truc comme ça).
EPILOGUE
Quittant Quanzhou dans la matinée, je prends un train moderne ressemblant à l'ICE allemand qui m'achemine à 200km/h jusqu'à Xiamen (afin de reprendre mon avion). La ligne de chemin de fer est bordée de témoignages du développement insolent de la Chine : usines, tours, autoroutes... A quelques heures de route du littoral il existe une Chine toujours en sommeil. C'est cette Chine endormie qui est toujours majoritaire aujourd'hui tant en termes de population que de territoire. Tout y reste à faire.
Dans mon village, tu seras "Mr Monkey" (M. Singe) m'avait prévenu mon ami. "Les gens viendront te voir un peu comme au zoo", avait-il ajouté. Si les habitants du village ne m'ont pas lancé de cacahuètes ou de bananes, il est vrai que ceux-ci étaient fort surpris de me voir. Pourtant, à l'image de cette Chine qui connait une nouvelle révolution, les jeunes tout en étant surpris de ma présence, ne l'étaient pas parce que j'étais étranger mais parce que j'avais fait le voyage pour venir contempler cette Chine qui dans quelques décennies aura disparu.
Les jeunes n'habitent plus au village, ils ont souvent vu des étrangers. Seuls les vieux restent et la famille se retrouve ici une ou deux fois par an. Parmis ces jeunes chinois, certains sont venus vers moi pour discuter en anglais. Le plus surprenant a été le moment où le jeune neveu de 4 ans de mon ami est venu aurpès de "tonton français" (moi) pour lui réciter sa leçon d'anglais. Le petit en sait bien plus que moi à son âge... Inexorablement, la Chine se transforme.